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L'art en Belgique: l'oeuvre de Guillaume Bijl

Guillaume Bijl (°1946) fit des études de cinéma au RITCS à Bruxelles et entama en 1979 son ‘Kunstliquidatieproject’ (projet de liquidation de l'art) qui avait pour objectif de rendre plus utiles et plus rentables les espaces dans les musées, les galeries et les centres culturels. Il endossa alors le rôle d'un ennemi de l'art bureaucratique pour qui tout le phénomène artistique n'est qu'un gaspillage d'énergie, d'argent et d'espace économique utile.

Bijl formula ses idées dans un texte de 1979 :
SUR ORDRE DE L'ETAT, VU le caractère non fonctionnel de l'art ; VU le manque d'espace, auquel différents ministères se trouvent confrontés ces derniers temps ; VU le côté non économique du commerce de l'art, où la fraude fiscale est monnaie courante ; VU la hausse annuelle du coût du Ministère de la Culture ; VU le climat de crise généralisé grandissant, auquel il est urgent de trouver une solution ; VU le caractère dégradent des tendances artistiques actuelles ; VU la mentalité anarchiste de nombreux artistes actuels ; par ordre d'État, TOUS LES MUSEES ET LES CENTRES CULTURELS DOIVENT FERMER pour être transformés le plus rapidement possible, en des espaces convenant à des buts plus pratiques. ILS SERONT REMPLACES PAR E/A DES BUREAUX DE CONTRÔLE DES CONTRIBUTIONS ( département du Ministère des Finances), DES AUTO-ECOLES (département du Ministère des Ponts et Chaussées), DES CENTRES DE RECYCLAGE (département du Ministère du Travail), DES CENTRES DE FORMATION MILITAIRES (département du Ministère de la Défense Nationale), DES BUREAUX D'ORIENTATION PROFESSIONNELLE (département du Ministère de l'Éducation Nationale), DES BANQUES D'INFORMATIONS (département du Ministère de la Justice).'

Ceci est clairement une parodie féroce de la mentalité des fonctionnaires et du besoin croissant d'efficiency'. Il y a aussi un lien direct avec une situation typiquement belge, à savoir le manque de subsides et l'improvisation constante qui en résulte. Le même texte serait moins identifiable dans un pays comme la Hollande par ex.

La première transformation se fit en 1979, à l'Espace Z' à Anvers, que Bijl recycla en auto-école. Suivirent un centre d'orientation professionnel au Warande de Turnhout (1980), un institut psychiatrique au Palais des Beaux-Arts de Bxl (1981) et une salle de gym au musée Provincial d'Hasselt (1983).
Suivirent Frituur Berchem au C.C. de Berchem (1983), le showroom de voitures d'occasion à Rotterdam (1984), un magasin de lustres à Art Basel (1984), un showroom pour orgues Hammond lors de la célèbre exposition 'Chambres d'Amis' organisée par Jan Hoet à Gand (1986), un centre d'information de l'armée au restaurant estudiantin gantois Overpoort (1987), le ‘Fami Home’ (maison de rêves du Belge moyen) à la biennale de Venise (1988), une salle pour l'élection de Miss Hambourg (1988), un supermarché dans une galerie de Bâle (1990), un décor de jeu télévisé, la chambre mortuaire du compositeur autrichien Vogl, une reconstitution de site préhistorique avec des images grandeur nature d'habitants des cavernes, et l'imposant terminal d'aéroport au foyer du théâtre de Bâle (1996).

En fait, Bijl crée des environnements conformes à la réalité, absolument semblables à ce que chacun connaît. Il copie la banalité du quotidien à l'échelle 1/1. Le visiteur croit se retrouver dans une situation réelle et non pas dans un musée ou une galerie. Tandis qu'il se promène dans l'installation, il y est assimilé automatiquement, car en tant que contemporain, il s'y intègre parfaitement, et y joue, sans bien s'en rendre compte, un rôle de figurant. Il lui est possible de manger des frites ou même d'acheter une voiture d'occasion dans l'oeuvre de Bijl. Cela répond, avec une certaine ironie au credo des années 1960, que le spectateur 'doit pouvoir participer activement à l'oeuvre d'art'.

En même temps, toute pensée artistique semble éliminée, comme si cela n'était rien de plus qu'imagination et comédie. D'ailleurs, dans un magasin de lustres, il n'y a pas d'art, si ce n'est alors, une décoction d'art, le produit en série bon marché, qui ne rappelle que vaguement ce qui fut un jour une nouvelle idée artistique de l’art nouveau ou du modernisme, mais qui s'est transformé en kitsch depuis longtemps. De la sorte, ces installations mettent en lumière, avec un humour contemplatif, le débordant mauvais goût du bourgeois moyen qui croit en ses valeurs petit-bourgeois et à qui ont tout simplement échappé toutes les évolutions culturelles 'depuis Altamira à aujourd'hui'. C'est ce que Bijl appelle la facette tragi-comique de son oeuvre.
Dans le même ordre d'idées se situent aussi '235 photos importantes et moins importantes de la 2e moitié du 20e S.' une série de photos diverses restées chez le photographe pour des raisons inconnues, comme des instantanés de vacances, une fête de communion, un chien dans le bain, etc.

Dans d'autres cas, Bijl montre la manière stéréotype et stérile dont les pouvoirs communaux gèrent l'espace public, comme p. ex. le centre de réorientation professionnelle ou le centre d'information de l'armée. Ou bien, il nous fait voir comment le commerçant organise un magasin de tapis ou un supermarché dans l'espoir d'y attirer le plus de clients possibles et de les amener à dépenser leur argent. Cela ne révèle pas de grandes différences, car tant les autorités que le commerçant doivent travailler avec les matériaux que leur offrent les grands producteurs industriels - il n'y a pas d'autre solution.

Ce que Bijl montre essentiellement est comment le fonctionnaire et les commerçants (et nous tous, en fait), sont contraints de se plier aux intentions de la vie d'entreprise, et d'accepter le monde comme il est - peut-être en jugeant trop facilement que cela va de soi. Il souligne aussi la manière dont nous nous servons de tous ces produits industriels et 'essayons d'en faire quelque chose' du mieux que nous le pouvons. Son œuvre parle donc de codes imposés et de la docilité avec laquelle les gens les suivent. Le conformisme est le mot clef de toute son oeuvre. Derrière ses installations se cache la réelle impuissance de l'individu dont la personnalité s'effondre sous la pression du principe de la consommation et de la culture de masse telle qu'elle est définie par les media, et dans laquelle des impulsions commerciales dominantes effacent toute originalité, tout bon goût ou toute intelligence.

Le monde artistique lui-même fut aussi attaqué par Bijl, principalement par le stand de lustres à Art Basel, qui provoqua d'abord la stupéfaction puis la protestation de la part des autres galeristes. Pourtant, l'idée était évidente : nulle part, la lumière artistique n'est aussi indispensable que dans une foire. Les exposants qui avaient encore besoin d'un spot ou l'autre pouvaient s'adresser à lui. Au milieu d'une surenchère artistique, Bijl avait créé un îlot de 'non-art' qui fonctionnait comme un rafraîchissement, un moment de paix. Le stand de lustres était tout ce qu'il y a de plus habituel, mais pourtant également irréaliste et surréaliste, vu dans le contexte plus large de la foire artistique. Et bien que presque innocente, l'idée de provocation ne pouvait échapper à personne. Etre brutalement confronté à un commercialisme ouvert et terre à terre lorsqu'on évolue dans les hautes sphères artistiques (où circulent des sommes importantes en toute discrétion), est ressenti comme subversif et quelque peu pervers. C'est pour cela que Bijl qualifie parfois son œuvre de soft porno, ce qui implique quelque chose qui se situe à la limite de ce qu'on peut encore considérer comme convenable.

En 1986, il alla un peu plus loin lorsqu'il mit dans son point de mire la manière dont les grandes galeries présentent aujourd'hui les oeuvres des jeunes artistes et dont ils essayent de trouver des acheteurs. A la bourse artistique de Lyon, il lança ses Four American Artists : Janet Fleisch, William hall, Sam Roberts et Rick Tavares, des artistes fictifs qui étaient une satire de l'art à la mode, la ‘mainstream art’ que l'on rencontre dans presque toutes les galeries. Il leur organisa même une tournée à travers l'Europe, pour donner un maximum de push à leur oeuvre. La mystification du spectateur est donc poussée encore plus loin ici: il se trouve devant des oeuvres d'artistes qui n'existent pas, pour réels qu'ils semblent. On ne lui accorde plus le moindre repère.

L' 'épopée visuelle' de Bijl comprend aussi de plus petites oeuvres, des compositions trouvées, qui sont comme saisies dans la vie réelle: une cabine d'essayage, un isoloir de vote, une pile d’articles de fin de série en solde ou les portes automatiques en acier d'un ascenseur. Il les appelle des 'natures mortes archéologiques actuelles', car elles racontent une histoire critique et quasi archéologique sur notre époque, mise en images avec une 'aliénation génératrice de distance'. Elles sont tellement discrètes qu'on ne peut les reconnaître comme art que dans un contexte artistique, et même dans ce cas là, beaucoup ne les remarqueront pas. Bijl prétend qu'il ne trouve son oeuvre tout à fait réussie que quand elle est 'invisible' : 'Un film, une pièce de théâtre ou un opéra est toujours quelque chose d'irréel : le spectateur sait que cela n'existe pas. J'ai voulu enlever ce constat. Il ne faut pas qu'ils comprennent immédiatement que c'est de la fiction. L'oeuvre doit susciter chez lui une petite irritation, et alors mon but est atteint.'

Un de ses projets plus récents s'appelle Der Mensch überwindet Distanzen (L'Homme vainc les distances). C'est une exposition itinérante sur le transport, qui paraît très officielle et éducative. Elle comprend des prêts de divers musées: un cheval empaillé, une diligence, des oldtimers, un sous-marin ou une Ferrari, ainsi que toutes sortes de curiosités, d'affiches et de vidéos didactiques. On dirait une exposition organisée par le ministère des transports, dans laquelle le visiteur suit un circuit de faux murs, de panneaux de textes blancs, de vitrines, de hautes tentures, de spots et de revêtements de sol appropriés. Tout est une fois de plus inébranlablement déterminé, et le spectateur n'a pas l'occasion de faire un pas de travers. Il n'a d'autre choix que de suivre docilement comme un enfant. Sa participation individuelle est réduite à néant. S'évader des parcs d'attraction de Bijl est impossible.

Categorie
Beeldende Kunst
Auteur
Paul ILEGEMS
Datum
29 maart 2011

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